HOMMAGE A MONSIEUR GURDJIEFF (Partie 1)

Je souhaite commencer la rédaction de ce blog par un hommage à « Monsieur Gurdjieff ».

Quelles que soient les spéculations sur les origines de l’Ennéagramme, les théories totalement contradictoires et parfois très farfelues, il est un fait indéniable : c’est M. Gurdjieff qui a fait connaître l’Ennéagramme au monde entier. Avant lui, aucune trace écrite, aucune preuve de la connaissance de cette figure. On pourra se reporter à l’article suivant sur les origines de l’Ennéagramme.
 
Or dans le contexte actuel du « coronavirus » ou « sars-cov 2 » devenu « le covid-19 », puis « la covid-19 », le hasard m’a amené à relire le dernier livre de la série écrite par ce maître remarquable : « La vie n’est réelle que lorsque « Je Suis ».
 
J’ai été profondément touché par cette nouvelle lecture et par l’aspect profondément humain qui s’en dégage.
 
Mais surtout, moi-même confronté à la folie de mes contemporains, j’ai lu avec admiration l’analyse qu’il faisait des situations qu’il avait rencontrées au cours de sa vie et de ses voyages.
 

Je cite ce passage éloquent :

« Jusque là, les forces de mon monde intérieur avaient été uniquement concentrées sur le désir irrésistible de pénétrer et de comprendre entièrement le sens et le but de la vie humaine.
Tout ce vers quoi je m’efforçais dans la vie – tous mes échecs et toutes mes réussites – était lié à ce but unique de mon monde intérieur.
Même ma tendance à voyager, à me trouver partout où se produisaient dans le processus de la vie collective, des évènements aussi significatifs que guerres, révolutions, guerres civiles, etc., se rapportaient à ce but unique.
Pendant ces évènements, étant donné l’intensité des manifestations humaines, je recueillais sous une forme très condensée le matériel voulu pour approfondir de manière plus efficace le problème qui m’occupait.
Plus tard, lorsque me revint en mémoire, par association, toutes les horreurs dont j’avais été plusieurs fois le témoin, et que je retrouvai aussi les impressions produites sur moi au cours des dernières années par les propos de divers révolutionnaires, en Italie, en Suisse et plus récemment en Transcaucasie, se cristallisa peu à peu en mon être un désir irrésistible qui devint le second but de ma vie.
Ce second but nouvellement apparu dans mon monde intérieur consistait à trouver coûte que coûte un moyen de détruire chez les hommes la prédisposition à tomber facilement sous ce qu’on appelle « l’hypnose de masse »

Quelle lucidité ! Un siècle en arrière, avant l’ère de l’information et d’internet, il avait déjà constaté cette tendance de la population humaine à tomber sous le phénomène d’« hypnose collective »

Et pour cause, c’est tout l’objet de son « enseignement » (qui n’en est pas un à proprement parler), qu’on appelle la « Quatrième Voie » :

Aider l’individu à reconnaître son état de conscience qui n’est pas un état d’éveil, mais un état proche du sommeil hypnotique.

Et c’est cet état de conscience dans lequel nous vivons la quasi-totalité de notre vie qui permet un phénomène d’hypnose de masse, et qui permet d’arriver à la situation à laquelle nous en sommes arrivés, ce n’est pas la première fois, ce n’est pas la dernière fois. Les médias, par la maîtrise de “l’image”, et donc de l’imagination, piège ultime dans lequel tombe notre attention selon M. Gurdjieff, exercent un pouvoir de fascination qui utilise cet état de conscience commun à l’humanité dans son ensemble, rares exceptions non notables. Pas l’imagination créative, maîtrisée, utilisée comme un outil, mais l’imagination pernicieuse dans laquelle nous sommes plongés sans même nous en rendre compte.

Il est utile, à ce stade, de rappeler ou de faire connaître un conte ancien, rapporté par Laura KNIGHT (« L’onde ») :


     “Un très riche mage possédait de nombreux moutons. Mais ce mage était très avare. Il ne voulait pas louer les services de bergers ; ni entourer de clôtures les prés dans lesquels paissaient ses troupeaux. Par conséquent, les moutons se perdaient régulièrement dans la forêt ou tombaient dans les ravins, etc., et surtout, ils s’échappaient car ils savaient bien que le mage voulait leur peau et leur toison, et cette idée ne leur plaisait vraiment pas.

Finalement, le mage trouva une solution. Il hypnotisa ses moutons et leur fit la suggestion que tout d’abord, ils étaient tous immortels et qu’aucun mal ne leur était fait quand ils étaient tués ou écorchés. Au contraire, cela leur était très profitable et même agréable.

      Deuxièmement, il suggéra que lui, le mage, était un bon maître qui aimait son troupeau tellement qu’il était prêt à faire n’importe quoi au monde pour lui. Troisièmement, il leur suggéra que si quelque chose devait leur arriver, ce ne serait pas pour tout de suite, certainement pas aujourd’hui, et qu’ils ne devaient dès lors pas y penser.

      Puis le mage suggéra à ses moutons qu’ils n’étaient pas du tout des moutons. A certains il suggéra qu’ils étaient des lions, à d’autres il suggéra qu’ils étaient des aigles, à d’autres qu’ils étaient des hommes, et à d’autres encore qu’ils étaient des mages.

      C’est ainsi que tous ses soucis concernant ses moutons disparurent. Ils ne s’enfuirent plus jamais mais attendirent tranquillement le moment où le mage réclamait leur chair et leur toison.”

Une autre version de ce conte nous est donnée par Georges Saint-Bonnet, le « Maître de Joie ». (voir fin d’article)i

Cet état d’hypnose, ce « sommeil diurne », dans lequel nous passons la grande majorité de notre vie, est l’objet d’étude de la Quatrième Voie, et de tout aspirant qui souhaite réellement se connaître lui-même.

Et l’Ennéagramme des 9 types de fixations, connu injustement comme les « 9 types de personnalités », trouve son fondement et son explication dans cet état semi-hypnotique qui est le notre.

Etudier ces 9 types, ou « énnéatypes », sans étudier d’abord et avant tout l’état de conscience dans lequel nous existons et qui nous maintient dans cette fixation, revient à analyser un problème de santé pour lui donner un nom et une classification, sans pouvoir en déterminer la cause, et donc sans possibilité de le soigner.

C’est l’un des objectifs de ce blog :

Donner les éléments théoriques qui permettent de situer correctement et sans les erreurs communes sur l’Ennéagramme cette problématique des 9 types de fixation.

Naissons-nous « perfectionniste », ou bien « Observateur », ou le devenons-nous ?

Par quels ressorts ? Quels sont les procédés qui nous amènent à nous fixer dans un type ?

Et surtout, est-ce une situation inéluctable ou avons-nous la possibilité d’en sortir, autrement dit de nous « libérer » ?

Une histoire tout à fait appropriée est celle de Salim, le tapissier.

Salim est un tapissier très respecté. Non content d’être un très bon artisan, et le meilleur tapissier de la région, c’est un homme droit, intègre, et vertueux.

Accusé à la place de son cousin d’un vol qu’il n’a pas commis, et ne souhaitant pas dénoncer son parent, il se retrouve en prison. Les prisons, à cette époque, et en cette contrée, sont réputées pour être dures, et surtout on sait quand on y entre, mais on ne sait pas quand on en sort. Et Salim semble condamné à terminer sa vie entre ces murs.

Or, son épouse dévouée, ayant travaillé avec Salim durant de nombreuses années à la confection des tapis les plus magnifiques qu’on eût pu voir, vint un jour à la prison pour lui apporter un nouveau tapis de prière. Elle avait fabriqué spécialement pour lui, avec tout l’amour qu’elle lui porte, et qu’elle lui apporte en même temps que ce tapis.

Salim, fervent pratiquant, dont le tapis était terriblement usé jusqu’à perdre ses couleurs, fut tellement ravi de ce présent qu’il cacha ses larmes et remercia sa tendre épouse.

Salim avait déjà conquis la bienveillance des gardiens à son égard, par sa sympathie et son humilité sans égale. Aussi ces derniers ne virent aucun inconvénient à ce qu’il bénéficie de ce prestigieux mais honorable cadeau de sa bien-aimée.

Et Salim continua de faire ses cinq prières quotidiennes sur son nouveau tapis.

Les jours passent et l’attention de Salim est de plus en plus aiguisée par ce tapis. Un détail attise sa curiosité. Il y a quelque chose dans ce tapis qui ne tourne pas rond. Alors, jour après jour, il observe. Des motifs apparemment identiques recèlent des différences très légères qu’il commence à déceler.

Et il finit par comprendre : ce n’est pas un nouveau modèle de motifs que sa femme a dessiné. C’est un plan et un ensemble de schémas !

Quelques mois auparavant, cette dernière était allée trouver un très bon ami de Salim. Un homme de confiance, serrurier de son état. Le serrurier officiel de la ville. Et de la prison. Ensemble, ils ont travaillé à représenter dans les motifs innocents du tapis, non moins innocent, le plan des serrures de la prison et les schémas des clés pour chacune d’elles ! Le serrurier donnait les consignes, et la femme de Salim les représentaient.

Alors, petit à petit, ayant gagné la confiance des gardiens, il leur demanda des outils et des matériaux ; avec, il construisait des petits objets que les enfants des gardiens pouvaient revendre sur le marché de la ville. Ces gardiens pouvaient ainsi s’assurer un revenu non négligeable qui changea leurs vies.

La confiance des gardiens grandît, et Salim commença à mettre de côté, petit à petit, imperceptiblement mais sûrement, du matériel pour son propre usage.

Et grâce au tapis, il pût fabriquer les clés dont il avait besoin.

Une nuit, les gardiens, confiants, étant profondément endormis, Salim s’évada de sa prison pour ne jamais y revenir, retrouva sa femme et son ami serrurier et quitta son pays pour s’installer en de lointaines contrées.

L’évasion…

Le tapis de prière de Salim, c’est l’Ennéagramme.

(…)

Suite: “Hommage à Monsieur Gurdjieff (Partie 2)”

i« C’est une belle et douloureuse histoire — la nôtre, hélas ! Il faut bien en convenir — qui se prête à toutes sortes de transformations et fantaisies mais que nous allons résumer au plus bref, sans ornements ni fioritures :

Il y avait quelque part dans le monde un peuple de moutons qui vivait parfaitement heureux. Mais voici qu’un jour nos moutons constatèrent que certains d’entre eux disparaissaient, emportés par un animal d’une autre espèce.

Que devenaient-ils ?

On l’ignorait. Mais on ne les revoyait plus. Selon toute vraisemblance, l’animal de l’autre espèce les tuait et les mangeait…

Que faire, lorsque l’on est mouton ? Fuir, évidemment, chercher refuge en des régions où nul ne vient vous prendre pour vous ôter la vie et se repaître de votre chair. Beaucoup de moutons, donc, quittèrent le coin du monde où ils avaient vécu jusqu’alors et se mirent en quête de lieux plus cléments.

Ceci ne faisait évidemment pas l’affaire de l’animal maudit qui, soucieux de conserver son cheptel, se pourvut de bergers et de chiens de garde. Ce fut en pure perte, d’ailleurs. Le nombre des fuyards augmenta considérablement. Si considérablement que le maudit en fut amené à se dire :

Si cela continue, un chien de garde et un berger par mouton ne suffiront pas. Il faut trouver autre chose…

Or, ayant longuement réfléchi, il trouva… Dirons-nous qu’il était quelque peu magicien ? On va bien s’en apercevoir… En effet, s’étant composé le plus amène des visages, il s’en vint au milieu des moutons, tout souriant et patelin :

— Je vous apporte une bonne nouvelle, leur dit-il…

Jusqu’ici, vous n’étiez que des moutons. Mais comme vous vous êtes bien conduits, que je suis content de vous et que je vous aime d’un amour infini, j’ai décidé de vous récompenser en faisant de vous des êtres libres, puissants et glorieux…

Il poursuivit, les regardant les uns après les autres droit dans les yeux, afin qu’ils ne doutent pas de sa sincérité et fussent parfaitement convaincus :

— Toi, tu es un général… Toi, tu es un docteur… Toi, tu es prêtre… Toi, tu es un médecin. Etc., etc..

N’était-ce pas magnifique ?

— …Toi, tu es académicien !… Toi, tu es un grand poète !…

Toi, tu es un financier !… Toi, tu es un génie méconnu !…

Bref, vous n’êtes plus des moutons. Vous êtes le peuple élu. Vous êtes les rois de la terre, de cette terre que je vous donne afin que vous y prospériez dès maintenant et à jamais en toute liberté, puissance et gloire.

Vous êtes des hommes !

Déjà, nos doux ancêtres les moutons s’évertuaient en leurs rôles, convaincus, passionnés, sincères, féroces… Bien des siècles se sont écoulés depuis ce temps. Mais nous continuons nos ancêtres, chacun en notre emploi, assurant la durée de cette monstrueuse comédie que l’on dit humaine et l’assurant si bien, avec une telle ardeur et une telle frénésie, que nous en oublions le magicien maudit et ne tentons plus rien pour lui échapper… »

(Georges Saint-Bonnet, « Gurdjieff était trop grand pour nous »)

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