Les origines de l’Ennéagramme: de l’origine soufie (partie 1)

Les conjectures sur l’origine de l’Ennéagramme se perdent dans l’espace et dans le temps.

Chacun prêchant pour sa chapelle, ceux qui appartiennent à une tradition, voire simplement se revendiquent d’une tradition sans pour autant être reconnus par cette dernière, tentent parfois subtilement, d’autres fois maladroitement, de démontrer que l’Ennéagramme provient de la-dite tradition.

Les deux thèses les plus courantes font remonter l’Ennéagramme à la Tradition soufie, et à la Tradition chrétienne.

I ) De l’origine soufie

L’origine soufie de l’Ennéagramme est la thèse la plus défendue.

Certains membres de la Tradition soufie, ou ceux qui se font passer pour tels (et ils semblent assez nombreux, il faut se méfier des faux-semblants), annoncent avec force que Gurdjieff a reçu son enseignement au sein d’une confrérie soufie, et notamment de la confrérie Naqchabandie. Mais rien n’est moins sûr. Si la Tradition est Universelle et qu’on la retrouve sous différentes formes dans les diverses voies séculaires, il est normal et logique que l’on retrouve des similitudes. Cela ne suffit pas pour démontrer que les soufis connaissaient l’Ennéagramme avant Gurdjieff.

Mais à ma connaissance, et à la connaissance d’auteurs qui ont cherché les sources de l’enseignement de M. Gurdjieff sans parti pris1, il n’y a aucune preuve écrite qui viendrait justifier cette assertion.

De plus, d’autres auteurs affirment qu’il l’a reçu au sein d’autres confréries. Tout dépend sûrement de la tariqa à laquelle appartient l’auteur.

Beaucoup de ceux qui prétendent que l’Ennéagramme est d’origine soufie utilisent une seule et même anecdote, légèrement modifiée sur le plan de la syntaxe à chaque fois. Celle de la rencontre du Cheikh Abdallah et de M. Gurdjieff.

Grandcheikh `Abdoullah (q) avait l’habitude de s’occuper de la khaniqah de son maître. Des centaines de visiteurs venaient voir le Cheikh chaque jour et la plupart venaient du Daghestan. Le professeur russe George Gurdjieff faisait partie des nombreux visiteurs du Cheikh. Il était arrivé recemment en Turquie après s’être dificilement enfuit de la Russie après un long périple et vint voir Cheikh Sharafouddin. Il avait eu de nombreux contacts avec des Soufis de différents ordres, avait grandi à proximité de ces ordres et avait énormément voyagé dans l’ensemble de la région du Caucase. Il était content de rencontrer les héritiers de l’ordre Naqshbandi hautement distingué du Daghestan.

Cheikh Sharafouddin (q) demanda à Cheikh `Abdoullah (q) de s’occuper de leur invité. De nombreuses années plus tard, Cheikh `Abdoullah a raconté à plusieurs de ses mourides cette rencontre. Dès qu’ils se rencontrèrent, Cheikh `Abdoullah lui dit, “Tu aimerais accéder à la connaissance des Neuf Points. Nous pourrons en parler le matin après la prière de Fajr. Mange quelque chose maintenant et repose-toi.” À l’heure de Fajr Cheikh `Abdoullah demanda à Gurdjieff de venir et de prier avec lui. Dès qu’ils terminèrent la prière, le Cheikh commença à réciter la sourate Ya Sin du Saint Coran. Quand il eut fini de lire, Gurdjieff s’approcha de lui et lui demanda s’il pouvait parlé de ce qu’il venait juste d’expérimenter. Gurdjieff lui dit:

“Dès que vous avez fini de prier et que vous avez commencé à réciter, je vous ai vu venir vers moi, me prendre par la main et nous avons été transportés vers un superbe jardin rose. Vous m’avez dit que ce jardin était le vôtre et que ces roses étaient vos mourides, chacun avec sa propre couleur et son propre parfum. Vous m’avez conduit vers une rose rouge en particulier et avez dit, ‘Celle-là, c’est la tienne. Va la sentir.’ Tandis que je la sentais, je vis la rose s’ouvrir, je disparu à l’intérieur et devint la rose elle-même. Je rentrais dans ses racines et elles m’amenèrent à votre présence. Je me vis rentrer dans votre cœur et devenir une partie de vous. “Grâce à votre pouvoir spirituel, j’ai pu accéder à la connaissance des Neuf Points. C’est alors qu’une voix s’adressa à moi sous le nom de `Abd an-Nur, et me dit: ‘Cette lumière et cette connaissance t’ont été accordées par la Présence Divine d’Allah afin d’apporter la paix dans ton cœur. Cependant, tu ne dois pas utiliser le pouvoir de cette connaissance.’ La voix me fit ses adieux en m’offrant des salutations de paix et c’est alors que la vison prit fin au moment où vous finissiez la récitation du Coran.”

Cheikh `Abdoullah répondit,

“Le Saint Prophète a appelé la Sourate Ya Sin ‘le Coeur du Coran’ et la connaissance de ces Neuf Points t’a été accordée à travers cette Sourate. La vision t’est apparue grâce aux bénédictions qui emanent du verset suivant: Salam” [paix et salut] ! Parole de la part d’un Seigneur Très Miséricordieux [36:58].

“Chacun des Neuf Points représente un des neuf saints qui occupent un rang élevé dans la Présence Divine. Ces saints sont les clés des pouvoirs inconnus qui se trouvent à l’intérieur de l’homme, mais la permission d’utiliser ces clés n’a pas été donnée. En général, c’est un secret qui ne sera divulgué qu’à la Fin des Temps quand le Mahdi (as) apparaîtra et que Jésus (as) reviendra.

“Notre rencontre a été bénie. C’est un secret que tu dois garder dans ton cœur et n’en parle pas dans cette vie. `Abd an-Nur est ton nom, tu es libre de partir ou de rester conformément à tes responsabilités. Tu es toujours le bienvenu. Tu es désormais en toute sécurité dans la Présence Divine. Qu’Allah te bénisse et te soutienne dans ton travail.”

http://www.soufi.ca/pages/chain.php?id_article=541&language=French

Ils font aussi des corrélations entre le Coran et les sourates qui évoquent le chiffre 9. Il s’agit d’une preuve assez légère, il faut en convenir.

D’autres maîtres soufis enseignaient les 9 catégories de sainteté et les 27 cristallisations égotiques. Et font le lien avec les 9 types et les 27 sous-types. Cela démontre une connaissance commune, mas pas indubitablement la connaissance de la figure de l’Ennéagramme.

Critique de cette thèse:

Un problème de taille tient à la légitimité de quelques uns des auteurs de ces hypothèses, souvent cités, ensuite, par ceux, sûrement sincères, qui défendent cette thèse. Ces auteurs se prétendant soufis ne sont pas toujours reconnus, voire rejetés ouvertement, par les représentants des confréries soufies. Ce qui discrédite complètement leur discours.

Et l’autre problème est qu’ils prétendent avoir eu accès à l’origine de cette Connaissance et affirment que Gurdjieff n’en a eu qu’une vision parcellaire, quand d’autres affirment qu’il a obtenu l’Unité de la Connaissance mais sans autorisation de transmettre aux non-initiés.

Encore, certains affirment qu’il n’avait pas la « Baraka », l’influence spirituelle nécessaire à toute transmission, quand d’autres affirment qu’il l’a eu jusqu’à une certaine époque seulement, vers la fin de sa vie, et qu’elle s’est ensuite retirée.

Puis, nombreux sont ceux qui affirment avoir rencontré les « maîtres de gurdjieff », en expliquant , évidemment, que Gurdjieff n’avait pas reçu la totalité de la Connaissance, (mais eux, si!) mais le problème est qu’il ne s’agit pas des mêmes « maîtres de Gurdjieff » selon les auteurs… Citons Idries Shah (alias « Raphaël Lefort »), dans « Les Maîtres de Gurdjieff », ou Omar Burke dans « Rencontre en chemin ». Ces auteurs, et d’autres moins connus, prétendent avoir rencontré la confrérie des « Sarmoun » ou « Sarmoung » (dont l’existence est hypothétique et peut-être allégorique), mais sans jamais la situer au même endroit.

Donc beaucoup trop d’incohérences discréditent cette thèse.

Enfin, l’Ennéagramme des 9 types est une adaptation ultérieure ! Nous aborderons dans d’autres articles le sens premier et profond de cette figure qui synthétise le fond de l’enseignement transmis par M. Gurdjieff.

Séparer la Quatrième Voie de l’Ennéagramme est un non-sens. Et trouver des preuves de l’origine de l’enseignement de Gurdjieff en utilisant l’Ennéagramme des 9 types, apport ultérieur d’Oscar Ichazo, revient à utiliser une application moderne pour la recouper avec des élements épars anciens. Cela ne prouve rien. En effet, l’Ennéagramme comme outil d’alchimie interne est l’application la plus importante de cette figure, tout le reste en découle et en est une application, voire une déviation.

Or, rien n’est fait mention, dans les affirmations de ces auteurs, de l’Ennéagramme en tant qu’outil alchimique opératif, base de l’enseignement de Gurdjieff. On reste focalisé sur les 9 types, création d’Oscar Ichazo.

Par exemple, en lien avec l’Ennéagramme, l’importance des 3 « nourritures êtriques » qui ne sont abordées, à ma connaissance, dans des publications en lien avec le soufisme, que ces dernières années, donc après l’apport de Gurdjieff. Ainsi, il semble que ce soit ces auteurs qui s’inspirent de Gurdjieff, et non l’inverse.

Le soufisme, plus exactement le Tasawwuf, tradition pour laquelle j’ai beaucoup de respect, est une voie plutôt mystique, « cardiaque ». Or la Quatrième Voie, fondée sur l’Ennéagramme, est une voie qui travaille sur les trois centres psychiques de l’homme (corps, émotion, intellect) et sur leur harmonisation. Il y a une différence de fond qui semble invalider la thèse de l’origine uniquement soufie de l’enseignement de Gurdjieff.

Toutes ces incohérences ne prouvent pas que l’origine soufie de l’Ennéagramme est inexacte, mais elles sèment le doute sur cette hypothèse et donnent plutôt l’impression d’une tentative de récupération de la part de certains auteurs (et certains auteurs seulement) qui se revendiquent du soufisme.

Mais les liens sont évidents, par exemple les préceptes de la voie Naqchabandie ressemblent étrangement aux indications du « Travail » de Gurdjieff. Comme l’exercice du « Stop », ou du « souvenir de Dieu » (« Zikhr », à rapprocher du « Rappel de Soi » de Gurdjieff).

On peut l’expliquer soit par une origine commune de ces deux traditions, soit par des emprunts de Gurdjieff au Taçawuf. Mais réduire l’enseignement de ce dernier au soufisme semble sans fondement.

En fait, le « mal » étant universel (voir l’article « Hommage à Monsieur Gurdjieff »), le remède est le même, et c’est ce remède que l’on trouve inévitablement dans les différentes traditions, sous des formes variées mais toujours avec le même fond.

SUITE: “Les origines de l’Ennéagramme: de l’origine chrétienne (Partie 2)”

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin dans cette analyse des sources de l’enseignement de Gurdjieff et l’évolution ultérieure, parfois la déviation de cet enseignement, je vous recommande l’excellente étude, aussi objective que possible, de C. BOUCHET: “Georges Gurdjieff; Le maître caucasien” aux éditions Camion noir.

1Par exemple C, Bouchet, « Georges Gurdjieff Le maître caucasien »

2 https://www.lavie.fr/ma-vie/spiritualite/les-pegraveres-du-deacutesert-ont-ils-inventeacute-lenneacuteagramme-25331.php ou https://www.youtube.com/watch?v=V0np4G_1-Ck

3https://fr.wikipedia.org/wiki/Philocalie_des_P%C3%A8res_neptiques

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