Les origines de l’Ennéagramme: de l’origine chrétienne (Partie 2)

SUITE DE L’ARTICLE: “Les origines de l’Ennéagramme: de l’origine soufie (Partie 1)”

II ) De l’origine chrétienne

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A Le catholicisme

L’Ennéagramme est plutôt en vogue dans les milieux catholiques. Le problème est que l’Ennéagramme est associé à Gurdjieff. Et la réputation sulfureuse de ce dernier ne colle pas avec la tradition catholique, loin s’en faut. Donc, ce dernier est très souvent tout simplement éludé dans les ouvrages ou les stages organisés par de nombreux prêtres ou dans les cénacles catholiques.

Et quand il est nommé, c’est toujours avec une grande parcimonie et une grande réserve. Mais il faut bien « rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu », n’est-ce-pas ?

Qui plus est, l’ésotérisme est plutôt très mal vu, pour ne pas dire diabolisé, par la religion chrétienne. Or associer l’Ennéagramme à Gurdjieff, donc à l’ésotérisme, tout en l’utilisant, frôle le blasphème ! Ce n’est pas très catholique.

Qu’à cela ne tienne, il suffit de faire remonter ce symbole à une époque bien antérieure, et si possible, à l’origine même de la chrétienté !

Et il existe une voie toute trouvée : les « Pères du désert ». Fondateurs du monachisme chrétien, ces individus en quête de perfection, de Vérité, en quête du Christ, ont quitté le monde à la suite d’Antoine le Grand, et se sont retirés dans le désert pour se livrer à la prière et la contemplation.

Le monachisme chrétien trouve sa source chez ces pères du désert, qui ont élaboré, au fil des siècles, une théorie et une pratique de la prière qui porte ses fruits encore aujourd’hui.

Mais certains auteurs tentent de leur attribuer aussi la paternité de l’Ennéagramme. Fins connaisseurs du psychisme humain et du dynamisme de l’âme, leurs conclusions se rapprochent fortement de celles des fondateurs de l’Ennéagramme moderne. Par Exemple les 8 « maladies de l’âme » d’Evagre le Pontique, de la tradition orientale, analogues aux « 7 pêchés capitaux » de la tradition occidentale, se collent parfaitement sur les 9 passions de l’âme de l’Ennéagramme développées dans « l’approche diamant » de A. H. Almaas. A l’exception du mensonge, qui manque à l’appel dans la tradition du désert.

On ne peut nier donc qu’il existe de grandes similitudes, peut-être même plus éloquentes que celles évoquées par les tenants de l’hypothèse soufie.

Ajoutons le rapport analogue entre les 3 centres de l’homme et leur interconnexion dans la tradition de l’Ennéagramme, et l’insistance des Pères du désert sur le lien entre les 3 aspects de l’homme : corps-âme-esprit.

Critique de cette thèse:

Le problème récurent est qu’on se base toujours sur le référentiel, ultérieur, des 9 « types », alors que, je le répète, l’Ennéagramme donné par Gurdjieff, à l’origine, a une application totalement différente, et ce dernier ne fait jamais allusion à ces 9 types. Même si on pourrait trouver des indices en cherchant bien. Ce sera l’objet d’un autre article.

La voie des pères du désert est diamétralement opposée à la voie de l’Ennéagramme : elle exige une vie hors du monde, voire érémitique, à l’endroit où la Quatrième Voie exige une vie dans le monde mais sans s’y identifier. Elle répond à ce titre à l’exigence chrétienne d’« être dans le monde, mais pas du monde ».

On ne peut que constater l’incroyable ressemblance entre l’Ennéagramme des 9 passions de l’âme et les 8 « maladies de l’âme » de la tradition chrétienne. Là encore, est-ce que la source de l’Ennéagramme se trouve chez Evagre le Pontique, ou est-ce que les théoriciens de l’Ennéagramme se sont inspirés de ces maladies de l’âme et ont vu qu’elles collaient parfaitement aux problématiques rencontrés par chaque type ? Ou encore existe t-il une source commune à ces deux approches ?

En tout cas, nombreux sont ceux, parmi les catholiques et les praticiens de l’Ennéagramme appartenant à cette sphère, qui reconnaissent le caractère non fondé de cette thèse qui fait de la Tradition du désert la source de l’Ennéagramme.2

B Le christianisme orthodoxe

Meteora, Greece – April 2019 : The portrait of orthodox priest from the Meteora Varlaam Monastery

Plus crédible encore est la thèse de l’origine orthodoxe de la Quatrième Voie et donc de l’Ennéagramme, thèse défendue essentiellement par Boris Mouravieff. (« Gnosis » tomes 1 à 3).

On peut ajouter au crédit de cette thèse les arguments liés aux Pères du désert et surtout aux 8 « passions de l’âme », ou « maladies de l’âme ». La similitude est déjà frappante.

Et la tradition orthodoxe a gardé cette classifications des 8 maladies de l’âme.

Le mensonge n’est pas nommé, contrairement à la classification des 9 « passions de l’âme » de l’Ennéagramme, mais il est au coeur du christianisme, et du message de la Bible.

Un autre point très probant se trouve dans la Tradition hésychaste, héritée des pères du désert. La voie hésychaste est au christianisme (orthodoxe) ce que le soufisme est à l’Islam. En quelque sorte. C’est une branche plus mystique du christianisme. Et le coeur profond de l’hésychasme, qui recherche l’« hésychia », la tranquillité intérieure, l’apathie pour certains, repose sur la pratique de la Prière du coeur, perle de l’orthodoxie (voir « Récits d’un pèlerin russe »), mais aussi sur la « garde du coeur ». Or, ces deux pratiques héritées des pères du désert sont proches, vraiment très proches des pratiques phares de la Quatrième Voie : le « Rappel de soi » et « l’observation de soi ». Je détaillerai cela dans un article ultérieur.

La Prière du coeur, très connue, consiste à répéter intérieurement « Seigneur Jésus Christ, Aie pitié de moi » ou  Seigneur Jésus Christ, Aie pitié de moi, pêcheur », ou encore  Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, Aie pitié de moi, pêcheur ».

Proche de certaines formes du Zikhr ou du Dikhr soufi, ou des mantras dans la tradition hindoue, si on la pratique de manière correcte, elle constitue clairement un exercice de Rappel de soi. Je recommande les nombreux ouvrages sur le sujet, notamment ceux du Père Alphonse Goettman et de son épouse, Rachel, ou d’autres, sur l’histoire le la Prière du coeur, sa pratique, etc.

A savoir que M. Gurdjieff donnait cette pratique à ces élèves.

La garde du coeur consiste surveiller ses pensées, à garder son coeur des pensées mauvaises et pour cela savoir discerner les pensées mauvaises et bonnes pensées. Cela exige une pratique d’observation de ses pensées et exige une certaine qualité d’attention. Et c’est très proche de ce qu’on appelle sur la Quatrième Voie “Observation de soi”.

« Sois attentif à toi-même, sois le portier de ton cœur et ne laisse aucune pensée y entrer sans l’interroger. »

Évagre

Critique de cette thèse:

Si le fond de ces pratiques hésychastes sont identiques à celles de la Quatrième Voie, il existe une différence de taille dans leur application au sein de ces traditions: dans la première, elles se pratiquent hors du monde, dans la seconde elle doivent se pratiquer dans le monde, au coeur de nos activités quotidiennes.

Mais le fait que les applications diffèrent, ne signifie pas qu’il y a une différence de fond quant aux outils proposés, car les outils sont simplement adaptés au mode de vie choisi. Il y a pour moi un lien réel et très évident entre les pratiques qui fondent l’hésychasme et celles qui forment le coeur de la voie apportée par Gurdjieff.

Si on ajoute à cela la forte congruence entre les passions de l’âme des différentes traditions, ainsi que les apports de Boris Mouravieff qui affirme que Gurdjieff lui a confirmé ce lien avec la Tradition ésotérique ou hermétique de l’orthodoxie,on peut penser qu’il existe un fond de vérité dans cette théorie. Mouravieff voit dans certaines pratiques des pères du désert et de certains ascètes plus modernes, comme Théophane le reclus dans ses exercices appelés « tresvenic », des pratiques d’observation de soi et de rappel de soi. La « Philocalie des pères neptiques »3, recueil de textes qui fondent la tradition orthodoxe, et plus particulièrement de la tradition hésychaste, apporte des éléments qui abondent dans ce sens.

Toutefois, il est un point d’importance qu’on ne saurait passer sous silence! Certains voient dans la publication d’un Jésuite du 17ème siècle une confirmation de l’origine chrétienne. Effectivement Athanasius Kircher a dessiné dans son manuscrit, “arithmologia”, p.277, une figure à neuf points, qui n’est pas l’Ennéagramme mais qui lui ressemble étrangement. Même triangle central, mêmes point placés aux mêmes endroits ou quasiment. Mais il s’agit d’une figure constituée de 3 triangles:

Pour nuancer cette corrélation avec des origines chrétiennes de cette figure, il faut préciser que ce prêtre jésuite allemand, était un chercheur intense et a étudié de nombreux domaines: médecine, magnétisme, acoustique, linguistique et hyéroglyphes, égyptologie, etc. Un esprit très ouvert qui a pu puiser cette figure dans un autre domaine, ou la mettre au point lui-même.

Conclusion

La thèse soufie, la plus défendue, me semble la moins crédible malgré l’affirmation d’un certains nombre d’auteurs.

La thèse chrétienne moins défendue et plus loufoque au premier regard, semble bien plus appuyée.

D’autres thèses font remonter l’Ennéagramme à Pythagore, qui dit-on dessinait une figure à neuf branches. Mais toute figure à neuf branche n’est pas un Ennéagramme. D’après Eric Salmon, il serait le “9ème des 10 sceaux” (“ABC de l’Ennéagramme”)

La tradition chrétienne elle-même est étroitement liée à la philosophie grecque dont elle est imprégnée, étant donné le contexte duquel elle a émergé.

Gurdjieff le fait lui-même remonter à Babylone. Voire antérieurement.

Oscar Ichazo, le « père » de l’Ennéagramme des 9 types, passionné par les typologies de l’âme humaine, dit l’avoir élaboré en comparant les diverses traditions mais en empruntant essentiellement à la Kabbale.

Plutôt que de rechercher à tout prix l’origine historique de l’Ennéagramme et de la rattacher à une obédience en particulier, ce qu’il est nécessaire de comprendre, à mon sens, c’est que le problème majeur de l’homme consiste en un état de conscience non éveillé, non unifié, non conscient de lui-même et de son Être.

C’est le problème soulevé par toutes les voies de transformation. Et ce mal, les sages de toutes les époques l’ont bien compris et ils en ont découvert le remède. Ce mal étant universel, il est logique que toutes les traditions en arrivent aux mêmes conclusions, surtout si elles se sont nourries et enrichies les unes et les autres.

Toutes les Traditions ont des pratiques de base qui se rapprochent tout à fait du « Rappel de soi » et de « l’observation de soi ».

La connaissance du psychisme humain est une science« objective », et, donc, sages et maîtres de toutes les Traditions en sont arrivés aux mêmes observations et aux mêmes constats. L’Ennéagramme est une synthèse de ces conclusions, car il exprime les lois les plus fondamentales de la création que l’on retrouve à l’œuvre, selon l’axiome hermétique « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », dans le psychisme humain.

Ces lois se retrouvent formulées dans toutes les voies ou religions, et leur compréhension, et leur nécessaire adaptation aux temps et aux mœurs, a permis de les mettre en œuvre sous des formes différentes, mais toujours selon le même fond, en obéissant aux mêmes lois.

Donc trouver des similitudes entre deux voies n’implique pas forcément que l’une est la source de l’autre, mais indiquent qu’elles ont peut-être une source commune : les lois dont elles sont l’expression.

La roue ne vient pas de l’aspect rond de la terre et la rondeur de la terre ne vient pas de l’invention de la roue, mais toutes deux sont des expressions, des modalités du cercle.

C’est l’aspect circulaire, le cercle, qui est à l’origine de la roue et de la rondeur des astres.

L’Ennéagramme ne vient pas forcément de l’orthodoxie, ou l’orthodoxie de l’Ennéagramme, mais tous deux proviennent peut-être naturellement de la compréhension de la nature de la création et de « Dieu » ; du psychisme et de la place de l’homme dans la création.

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin dans cette analyse des sources de l’enseignement de Gurdjieff et l’évolution ultérieure, parfois la déviation de cet enseignement, je vous recommande l’excellente étude, aussi objective que possible, de C. BOUCHET: “Georges Gurdjieff; Le maître caucasien” aux éditions Camion noir.

1Par exemple C, Bouchet, « Georges Gurdjieff Le maître caucasien »

2 https://www.lavie.fr/ma-vie/spiritualite/les-pegraveres-du-deacutesert-ont-ils-inventeacute-lenneacuteagramme-25331.php ou https://www.youtube.com/watch?v=V0np4G_1-Ck

3https://fr.wikipedia.org/wiki/Philocalie_des_P%C3%A8res_neptiques

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