La fixation dans un type – Comment? Pourquoi?  (Partie 3 – « L’état intérieur de nos gardiens »)

Suite de l’article “La fixation dans un type: Comment? Pourquoi? (Partie 2: Les conditions anormales d’éducation – Les besoins fondamentaux)”

B) L’état intérieur de nos « gardiens »

L’enfant, et c’est bien connu, apprend par imitation. C’est ce qui explique que nombre de parents recourent à cette maxime : « Fais ce que je dis, pas ce que je fais ! »

C’est peine perdue, les enfants sont programmés, en quelque sorte, pour imiter nos comportements, nos attitudes, adopter nos systèmes de pensée. Ils sont de véritables « éponges » qui absorbent des quantités phénomènales d’informations et les intègrent pour eux-mêmes.

Nous sommes des modèles, et ce ne sont pas nos paroles qui doivent guider le jeune enfants, mais nos actes.

Or, Gurdjieff nous enseigne que l’homme ordinaire, qui n’a pas de « Moi permanent », ne peut rien « faire ». Tout se fait, en lui, par le jeu des circonstances extérieures et des influences intérieures mécaniques. Je « n’agis » pas, je « réagis » aux circonstances extérieures. (Voir l’article précédent)

Mon psychisme étant fragmenté, il n’y a aucun « centre de gravité » intérieur qui pourrait prendre des décisions et s’y tenir.

Si toutefois j’essaie de faire de mon mieux envers mes enfants, mais que je suis encore la proie de mes mécanismes internes de colère, de violence, de chantage, d’humiliation, de besoin d’affection à travers eux etc., je pourrai éprouver des remords de conscience, expliquer à l’enfant qu’il n’est pas responsable, me demander de mieux faire la prochaine fois (et là on parle de parents qui se remettent déjà en question et essaient d’élever leur enfant de manière « juste »), le mal sera fait, et le jour d’après, je retomberai dans ces mécanismes.

Gurdjieff explique que pour « Faire », il faut « Être » ; si je ne « Suis » pas, je ne peux rien, et je ne peux rien « Vouloir » vraiment. « Ça » veut en moi, et l’instant d’après, « ça » veut autre chose. « Ça » prend un engagement sincère, et le lendemain, « ça » fait tout l’inverse. Comme nous le verrons dans un autre article, cela est lié en partie à la désorganisation des centres psychiques de l’homme. Nous sommes ainsi le jouet des circonstances extérieures qui appuient sur des « boutons » internes et génèrent des « réactions » totalement mécaniques. Et tel que je suis aujourd’hui, je n’y peux rien.

« Faire » vient d’un autre niveau de conscience, et c’est ça la clé !

Ces « boutons » sont des zones fragmentées de mon psychisme, non reliées entre elles, s’ignorant les unes les autres, fruits d’une éducation et une existence « non conformes aux lois » pendant l’âge « préparatoire ». De tous les manques et traumatismes subis par l’enfant, et essentiellement dans sa prime enfance, y compris dans la vie intra-utérine.

Donc la première conséquence de « l’état intérieur de nos gardiens », la plus visible et qui porte des conséquences matérielles, dans nos actes et nos paroles notamment est, qu’en raison de cet état fragmenté, endormi (voir articles précédents)1, soumis à des réactions automatiques non maîtrisées, les actions de nos gardiens se trouvent totalement non ajustées aux besoins de l’enfant, voire destructrices. Et on n’y peut rien tant qu’un travail de fond n’a pas été fait. Ce travail de fond peut être un travail de développement personnel, ou un travail de développement essentiel. Le premier peut porter des fruits pour cette conséquence, sans régler le problème de base qui est la coupure avec l’Essence. Mais il ne peut agir sur la seconde conséquence de cet état aberré de conscience.

La seconde conséquence est plus « pernicieuse », plus invisible.

L’enfant est une véritable éponge comme je l’ai dit, et il n’imite pas seulement nos paroles, nos pensées, nos actes, mais il imite également notre état intérieur auquel il est particulièrement sensible : sa survie en dépend !

L’enfant est en totale fusion avec son Essence, et donc avec le monde , et le fait d’habiter un corps va progressivement amener la notion de « séparation ». Séparation d’avec « lui-même », son Essence, ce qu’il Est véritablement, et séparation avec le monde. Cette « séparation », comme nous l’avons vu avec la parabole du fils prodigue, est souhaitable pour permettre les « retrouvailles » qui sont une fête car on revient avec quelque chose en plus : la conscience de soi.

L’enfant vit dans un paradis sans en être conscient. Perdre ce paradis, construire une personnalité qui sert de point d’appui pour avoir conscience de soi-même et pour le retrouver, et y revenir, permet de vivre consciemment au paradis.

Et cela se ferait presque « spontanément » si les conditions d’éducation et d’existence étaient, comme le dit Gurdjieff, « conformes aux lois ». Et surtout, en plus de ce que nous avons exploré comme raisons « extérieures », visibles, si nos parents vivaient eux-mêmes dans cet état de conscience « éveillé », dans un « Moi unifié ». Ils renverraient ainsi à l’enfant qui « S’oublie » pour un temps le souvenir, le goût de ce contact avec l’Être. Et ils ne créeraient pas les obstacles quasi-insurmontables que génèrent les traumatismes par commission ou par omission.

Et l’enfant, un fois adulte, éprouverait un fort besoin, irrépressible, de retrouver ce contact acec son Moi originel, de retrouver cette princesse endormie afin de la réveiller pour les noces alchimiques. En effet, l’âme aspire ardemment à cette reconnexion, à ces retrouvailles, comme le laisse entendre le « Cantique des cantiques ».

« l’épouse : Tandis que le roi était à son divan, mon nard a donné son parfum.

Mon bien-aimé est pour moi un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins.

Mon bien-aimé est pour moi une grappe de cypre, dans les vignes d’Engaddi.

L’époux : Oui, tu es belle, mon amie; oui, tu es belle! Tes yeux sont des yeux de colombe.

L’épouse : Oui, tu es beau, mon bien-aimé; oui, tu es charmant! Notre lit est un lit de verdure. »

« Mon bien-aimé a pris la parole, il m’a dit: ” Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens! » 2

Et sans tous ces blocages, elle agirait comme un « aimant », dans les deux sens du terme, et appelerait du fond de notre être notre conscience perdue dans le monde.

Mais les parents, les éducateurs, les premiers gardiens de l’enfant, ont eux-mêmes perdu le contact permanent avec cette Source Vive, et ils ne peuvent renvoyer à l’enfant cette saveur, ce goût de l’Être.

Ni dans leur propre contact avec la Source, auquel les enfants sont extrêmement sensibles, ni dans des comportement issus de l’Être et parfaitement ajustés à la situation et aux besoins de l’enfant. Une personne enracinée dans l’Être va manifester à l’extérieur des comportements en adéquation avec l’Être, car guidés et informés par Lui, et ces actions en plus d’être justes et alignées à l’instant, porteront le goût, la vibration des profondeurs, et agiront comme un aimant sur ceux qui y sont réceptifs.

Les enfants, grandissant parmi des adultes coupés de l’Être, vont irrémédiablement imiter cette situation pour se conformer à son environnement. Leur survie en dépend, nous le verrons dans un autre article. C’est un instinct primordial et il ne peut en être autrement, à de rares exceptions près.

C’est l’histoire qui existe sous différentes formes dans plusieurs traditions : « L’eau qui rend fou »

« Autrefois, il y a très longtemps, un sage inspiré lança à l’humanité un avertissement terrible. A une certaine date toute l’eau de la terre allait disparaître et serait remplacée par une eau nouvelle qui rendrait tous les hommes fous car ceux qui en boiraient auraient l’illusion d’être intelligents alors qu’ils vivraient en réalité dans une sorte de rêve.   

 C’était sans retour …à moins de préparer avec le plus grand soin des réserves … à moins de ménager les ressources et de se montrer bienveillant avec notre mère la Terre … mais les hommes étant ce qu’ils sont … un seul homme suivit cet avis et rassembla une grande quantité d’eau qu’il mit quelque part en réserve dans un endroit connu de lui seul … 

Lorsque le jour annoncé arriva, les cours d’eau cessèrent de couler, les puits se tarirent. L’homme prévoyant entreprit de vivre dans sa retraite, buvant son eau sauvegardée tout en regrettant que personne ne se soit joint à lui. Il y avait assez d’eau pour abreuver 100 personnes pendant 100 ans au moins, mais et personne ne l’avait suivi. Tous les autres attendaient la pluie qui ne tarderait pas à venir sans se soucier de ce qui avait été annoncé.

Water well in Sahara Desert, Morocco, North Africa


Effectivement, après une terrible sécheresse, l’eau nouvelle tomba du ciel, les ruisseaux et les puits se remplirent. Le lendemain, tous les habitants de la ville, excepté l’homme prévoyant, burent de l’eau du puits… et devinrent tous fous.

Un jour, notre ermite buveur d’eau pure quitta son abri et revint parmi ses semblables. Il les trouva totalement changés : ils tenaient des discours étranges, accomplissaient des gestes totalement différents qui lui paraissait dénués de sens. L’homme qui avait gardé toute sa raison essaya de leur parler, de leur expliquer les dangers mais ils le prirent pour un fou. 

Certains lui témoignèrent de la compassion, d’autres se moquèrent, et beaucoup lui montrèrent de l’hostilité. Pour tous il était devenu incompréhensible, un doux dingue, un fou et même un fou dangereux car subversif. Finalement, l’un d’eux le prit à partie : « Nous ne voulons pas d’un dément qui nous dicte quoi penser et nous allons malheureusement devoir t’enfermer ! »

Il se prit à douter de son choix, à craindre la solitude car comment pourrait-il espérer avoir une famille, une descendance. S’il voulait garder toute sa lucidité il lui faudrait choisir l’isolement et oublier le monde grossier des sens occupé par ces fourmis humaines agitées …


Il aurait pu choisir d’oublier l’opinion de ses congénères, mais peut-on avoir raison seul contre tous ?

Un soir, lassé de cette résistance désespérée, il céda au découragement et perdit la raison : il fit remplir un gobelet de l’eau du puits et en but une grande gorgée. Il oublia jusqu’à l’endroit où il gardait sa provision d’eau. Le peuple de la ville se réjouit et organisa de grandes fêtes. Il était maintenant revenu à la raison et se comportait comme tout le monde. 

Tout allait pour le mieux… »3

Et c’est exactement ce qui se passe. Sur un plan extérieur, dans le comportement grégaire des êtres humains, qui se conforment majoritairement au groupe, même quand celui-ci agit de manière irraisonnée, pour ne pas en être exclus, obéissant au même instinct. Parce qu’ils n’ont pas de « Moi autonome », d’individualité.

Et sur un plan intérieur, chez l’enfant, qui y est encore très sensible, en imitant l’état intérieur des adultes qui l’entourent.

« Éveillés, ils dorment. »
Héraclite

Donc cet état de conscience ordinaire, que l’on pense être un état d’éveil, parce que nous avons un certain degré de conscience des choses et de nous-mêmes, est en réalité un état d’hypnose dans lequel je suis coupé de mon Centre, de mon Être. Dans lequel j’agis mécaniquement, sans conscience, au gré des vents extérieurs. Un bateau sans capitaine et sans direction, porté par les flots, les courants marins (mécanismes intérieurs) et par les vents (circonstances extérieures).

Et c’est donc cet état de conscience anormal pour un être humain créé « à l’image de Dieu » qu’il faut déraciner si l’on veut permettre à nos enfants de ne pas perdre totalement et définitivement ce contact si précieux, raison de notre incarnation sur terre ; et si l’on veut nous-mêmes avoir une chance de non seulement retrouver ce contact, mais non de le retrouver provisoirement, pour des moments de grâce, mas durablement en l’incarnant dans notre vie quotidienne : en transfigurant notre personnalité et notre quotidien. C’est le véritable but de toute initiation.

Dans la quatrième et dernière partie de cet article, nous verrons plus précisément comment ce processus d’oubli de soi et de fixation dans les 9 types se déroule selon notre sensibilité particulière, notre “type d’essence” qui va déterminer notre “type de fixation”.

SUITE ICI

1http://enneagramme-originel.fr/2021/03/05/le-point-fondamental-la-distinction-essence-personnalite/ et http://enneagramme-originel.fr/2021/03/07/le-point-fondamental-la-distinction-essence-personnalite-partie-2-la-personnalite/

2 https://bible.catholique.org/le-cantique-des-cantiques/4516-chapitre-1

3 Source : http://infodoc.blog.free.fr/index.php?post/2016/03/14/L-eau-qui-rend-fou-Cote-soufi Pour une autre version de la tradition pyrénéennes, voir https://eden-saga.com/initiation-conte-tradition-atlante-mutants-eau-qui-rend-fou.html

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