L’illusion de la liberté

Silhouette of bird flying and broken chains at beautiful mountain sunset background

Selon la définition classique, de manière générale, le mot liberté désigne une possibilité : la possibilité d’action ou de mouvement, mais aussi de parole et d’expression.

La liberté est au centre des débats avec l’instauration de ce que l’on peut appeler, sans hésiter, un régime fasciste dans notre pays des droits de l’Homme.

Mais au-delà de cette liberté octroyée ou supprimée par nos maîtres respectifs, et ce quelle que soit la situation politique du pays dans lequel nous vivons, et les conditions d’exercice de notre liberté que l’on y trouve, dans quelle mesure pouvons-nous être réellement « libres » ?

Sur un plan plus profond, dans un pays dit « démocratique », ou « libéral », nous sommes libres dans une certaine mesure de nos actions, de nos choix. Libre d’exercer notre « liberté ».

Mais nos actions, nos choix eux-mêmes, sont-ils entièrement libres ? Quelle marge de manœuvre est la nôtre lorsque nous décidons ce que nous décidons ? Lorsque nous faisons ce que nous faisons ?

Est-ce le fruit de notre détermination sociale, de nos habitudes, des conséquences de notre éducation, de la pression de la société, de nos schémas habituels de réaction et de comportement ?

Est-ce le fruit d’un choix libre et conscient ? Mais alors « qui » choisit ?

« Qui » est « libre » ? Qui exerce cette « liberté » ?

De nombreuses personnes sont mortes pour ce mot et ce qu’il représente. L’ont-elles librement choisi ?

Dans l’enseignement de la 4ème Voie, auquel je me rattache, la situation est exposée d’une manière moins optimiste que ce que l’on aime à penser sur notre prétendue liberté.

L’être humain, dans la science ancienne, est un composite de petits êtres indépendants les uns des autres. Il n’a pas un « moi » unifié et permanent, un centre de gravité permanent, mais une multitude de petits « moi » sans rapport les uns avec les autres, et chacun d’eux prend des décisions pour l’ensemble.

Ceci n’est pas une croyance à laquelle adhérer pour écrire des livres ou l’expliquer en société. La 4ème Voie, comme toutes les voies initiatiques authentiques, est une voie d’expérimentation et de vérification.

Tout aspirant sincère qui s’engage sur les pratiques proposées finit rapidement par vérifier par lui-même cet aspect de lui qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Au contraire, il est au départ persuadé d’avoir un « moi », d’être une seule personne, c’est une évidence et il ne remet jamais ce fait en question. Mais très vite, il ne peut que se rendre compte de la confusion et de la multiplicité qui règnent en lui ! Il découvre l’absence d’un centre de gravité stable en lui-même, l’absence de « Moi » permanent et unifié.

Une fois vérifié cet état de fait, comment imaginer une quelconque liberté ? Pour que s’exerce une liberté, il est nécessaire que je sois « Un » et non multiple ; je suis « légion » comme dit satan dans l’Évangile.

Ma personnalité est multiple, c’est un moi pluralisé.

Gurdjieff, qui a transmis à l’Occident la 4ème Voie, illustre ce constat à l’aide d’histoires issues de diverses traditions et cultures, notamment le soufisme.

« Un mendiant se présente à la porte d’une magnifique maison. Il frappe et un homme très sympathique lui répond. Se présentant comme le maître de la maison, et content de pouvoir aider ce pauvre hère, il lui fait servir de nombreux plats cuisinés par le chef de la demeure. Il se régale, et suivent autant de desserts succulents. Il retourne à son lieu habituel et raconte tout cela à son ami d’infortune. Ce dernier a du mal à y croire, mais le voyant repu et bien ballonné, il court jusqu’à la maison. Un homme sévère lui répond, ses vêtements déchirés semblent témoigner d’une lutte récente. Cet homme, qui affirme être le maître de la maison, ne le laisse pas finir sa phrase, et lance ses chiens à ses trousses. »

L’histoire peut continuer ainsi

« Il retrouve son ami et l’accuse de menteur ! Il lui raconte ses déboires et ce dernier, pantois, affirme qu’il a du se tromper de maison, bête comme il est ! Alors il le conduit lui-même. Mais c’est bien la même maison. Ils frappent, et là, un homme d’un âge très avancé ouvre la porte. Il est sourd et répète des phrases sans queue ni tête. Il affirme aussi être le maître de la maison . Les deux amis se regardent, stupéfaits».

Quelle liberté serait celle d’une telle maison, avec autant de maîtres contradictoires?

Or, ainsi va notre vie, un « moi » prend une décision, et deux heures après, un autre « moi » prend le contrôle et le regrette amèrement et rompt l’engagement pris, la promesse faite, jusqu’à ce que l’autre « moi » à l’origine réapparaisse et culpabilise de son manque de volonté, ou se justifie de ses manquements.

Du matin jusqu’au soir, et un jour après l’autre.

Nous sommes, dit Gurdjieff, tel une maison sans maître ni intendant. Chacun essaie alors de prendre le rôle du maître, le contrôle de la maison, et engage pendant ce temps tout le reste des membres du personnel.

Si tel est le cas, et cela nous pouvons le vérifier avec un peu d’efforts et beaucoup de sincérité, comment pouvons-nous parler de liberté ? Qui est libre, sachant que ses actions, ses engagements, ses décisions, n’engagent qu’une partie de lui-même et seront remis en question par les autres parties. Qui est ce « Je » qui serait libre ?

Il faudrait pour cela que « Je » sois unifié. Que chacune de mes parties soient remises à leur place.

Que dans la maison certains « moi » élisent l’un des leurs et le nomment intendant, et dont le rôle sera de remettre chacun à sa place : le jardinier au jardin, le chef à la cuisine, la nounou auprès des enfants, etc. Alors la maison pourra retrouver un fonctionnement harmonieux, et le véritable Maître pourra revenir y habiter.

Mon fonctionnement lui-même est basé sur le fonctionnement de 3 centres indépendants qui devraient fonctionner de concert. Le centre intellectuel donne la direction et organise le fonctionnement, le centre émotionnel gère la relation au monde, et le centre moteur suit l’impulsion donnée par les deux autres et envoie ses messages afin d’orienter la direction de l’ensemble.

Gurdjieff là encore prend l’image de l’attelage. Nous sommes semblables à un attelage composé de deux chevaux, d’un carrosse et d’un cocher.

Mais dans les conditions anormales dans lesquelles nous vivons (voir http://enneagramme-originel.fr/category/lapproche-diamant/) , les chevaux sont très mal soignés et non éduqués, ils s’emballent au moindre mouvement, suivent toute personne qui leur offre des sucreries, ou une caresse, s’énervent pour tout et rien et ruent.

Le cocher ne soigne pas ses chevaux, il n’entretient pas le carrosse, il ne parle même pas le langage des chevaux, ni celui du maître de l’attelage présent dans la voiture. Il maltraite les chevaux et les fait marcher au fouet. Quand il peut.

Le carrosse est en mauvais état et roule sur des chemins qui ne sont pas adaptés en raison du manque de connexion entre le cocher et les chevaux, de la maltraitance du cocher envers les chevaux, et de l’état des chevaux. Personne ne connaît sa mécanique et ne l’entretient.

Un tel attelage ne peut pas se rendre à la destination à laquelle il doit aller. Le maître l’a finalement déserté, et l’attelage est à la merci de tout voyageur qui arrive à chasser le voyageur illégitimement présent. Ces voyageurs clandestins se succèdent et luttent pour donner les ordres au cocher et maîtriser un attelage qui ne peut pas les conduire bien loin.

Nos centres fonctionnent ainsi : le cocher, le centre intellectuel, tente de réprimer le centre émotionnel, les chevaux qui s’emballent quand les conditions les y poussent, et maltraitent le véhicule, le corps, qui ne peut que suivre le mouvement. Sauf en cas de grands dangers où l’instinct peut prendre provisoirement le contrôle total de la structure.

Là aussi, un travail de fond est nécessaire pour que le maître de l’attelage réintègre sa cabine et que le cocher puisse entendre ses ordres.

Toute cette structure dysharmonieuse me laisse à la merci de réactions diverses, de mécanismes, de schémas automatiques, etc.

D’autant plus que je suis le fruit de l’environnement qui m’a façonné : mes parents, ma culture; et j’adopte les valeurs et les croyances de ce milieu. Et c’est à partir de ces schémas, de ces croyances intériorisées, que je prends mes « décisions » et que j’exerce ma « liberté ». Mais de quelle liberté s’agit-il ?

C’est ce qui explique que pour Gurdjieff, l’homme ordinaire n’a aucune volonté. Donc aucune liberté !

L’Ennéagramme est un outil apporté par Gurdjieff pour synthétiser et structurer son enseignement de la 4ème voie.

Il très en vogue actuellement dans les milieux du développement personnel.

Or, l’Ennéagramme est fondamentalement un outil de développement « essentiel », ou « transpersonnel ». Il repose sur le distinction fondamentale entre deux aspects de nous-mêmes : l’« Essence » et la « personnalité ».

L’Essence est ce que je suis de naissance. Peut-être même de toute éternité.

La personnalité est une construction sociale. Comme son nom l’indique, elle est une façade, un masque : persona signifie « masque » en latin. Le problème est que je me prend pour ce masque, j’ai perdu tout contact avec l’Essence. Utiliser cet outil pour un « développement personnel », un développement de la personnalité, est à mon sens une impasse. Pourquoi développer et rendre plus adaptée et plus acceptable ce qui est, par nature, faux et irréel ?

Dans l’approche plus « ésotérique » de l’Ennéagramme, ésotérique dans le sens étymologique, c’est-à-dire une approche « intérieure », ce qui est recherché est le développement de notre Essence.

Dans cette approche, chaque point de l’Ennéagramme représente un aspect de l’Essence. Une « Idée sacrée ». Au point 2, l’Idée Sacrée est double : il s’agit de la Volonté Sacrée et de la Liberté Sacrée.

Sans entrer dans le détail, nous comprenons bien que Liberté et Volonté sont les deux faces de la même pièce. Or il s’agit de qualités essentielles. La personnalité, projetée à la périphérie du cercle, à la périphérie de l’Être, tente au point 2 d’imiter la volonté et la liberté réelles.

L’objectif de la 4ème voie, et de toutes les voies initiatiques, et de me libérer de ma fixation dans une « personnalité » composite, à la merci de très nombreux « moi » qui se prennent pour le « Je », et de retrouver le contact avec mon Essence : mon véritable « Je ».

Chez l’homme ordinaire, l’Essence est endormie, c’est le symbolisme de la princesse endormie des contes de fées. Elle est passive. La personnalité est active. Le but est d’inverser ces polarités est de rendre l’Essence active.

L’un des moyens fondamentaux consiste à se livrer à l’observation de soi. L’observation de soi n’est pas une analyse. Ce n’est pas une introspection. Elle exige un état de conscience différent, que l’on appelle « Rappel de soi ». Le « Rappel de soi » est un état de Présence bien spécifique, profond, qui réaligne instantanément mes 3 centres et me met en contact direct avec mon « Essence ». Il ne dure pas. Il me permet de ne plus être soumis à l’action de mes différents « moi », mais au contraire de les voir en action.

Dans cet état de conscience, une séparation commence à s’opérer entre ma personnalité, dans laquelle je suis englué, et l’Essence, car c’est à partir de l’Essence que l’observation véritable s’opère : je ne m’observe pas, je suis vu ! On l’appelle « separatio ».

Et c’est la clé de la libération.

Un « moi » ne peut s’observer lui-même.

Ce qui est miraculeux, c’est ce je n’ai rien à « faire » pour changer ma personnalité. Je ne dois même pas essayer de me changer ! Il y a juste à créer un espace qui permet de « Voir ». Et ce « Voir » contient le germe de la transformation de soi, y compris de ma personnalité qui sera spontanément harmonisée pour s’aligner sur l’Essence.

Serai-je libre pour autant ? Je ne crois pas. Pas dans le sens où je l’entend au niveau de ma personnalité. Car lorsque je suis identifié à ma personnalité, je ne fais qu’obéir aux différents « moi », aux différents schémas répétitifs de comportement, d’émotion et de pensée. Je n’ai strictement aucune liberté.

Mais une fois l’Essence redevenue active, c’est elle qui me donne la direction à suivre. Et je n’ai pas d’autres choix que de suivre cette direction. C’est le sens de la «soumission » sur laquelle insistent plusieurs religions : soumission à Dieu. En écoutant la voix de mon essence, parcelle individualisée de l’Être suprême, c’est la volonté de Dieu que j’actualise.

Je me sens une cellule d’un organisme plus vaste, non séparé du Tout, et je sais clairement, et je sens, que l’acceptation de mon rôle est primordial dans cet ensemble. Mes impulsions, mes actions, prennent leur source dans cette Essence, qui est ce que je suis en réalité. Mon seul choix apparent : obéir à l’Essence ou me laisser happer par les mouvements de l’un ou l’autre des « moi » qui se manifestent. C’est peut-être ici qu’une certaine forme de volonté peut être manifestée.

Pourtant, Gurdjieff insiste beaucoup sur la notion de volonté. Or je semble dire l’inverse : je ne suis pas libre au niveau de ma personnalité, et je ne suis pas libre au niveau de mon Essence.

La volonté est-elle importante comme Gurdjieff semble le dire ?

Oui, entre les 2 , nous devons développer une certaine volonté. Et nous avons une impression de liberté. Plus on observe nos « moi », nos mécanismes divers : nos habitudes, nos réactions mécaniques, nos émotions mécaniques, nos pensées mécaniques, plus on gagne en liberté en se délivrant de ces mécanismes. On retrouve un certain « espace de liberté ». Je deviens de plus en plus libre de mes schémas automatiques.

L’observation libère. Je ne suis plus ce moi qui réagit, car je le vois, dans toute sa mécanicité, dans toute son irréalité fondamentale. Et voir l’irréel comme irréel, depuis un espace réel en moi-même, suffit à cesser de l’alimenter. Ce « Voir » est instantané, il est une fulgurance, même si les fruits de ce « Voir » peuvent prendre du temps à se manifester dans mon psychisme et donc dans mon quotidien.

Je me sens de plus en plus libre au fur et à mesure de l’érosion de ma personnalité, plus précisément de l’érosion de mon identification à la personnalité.

En réalité, il s’agit plus d’une libération que d’une liberté. Une fois que l’Essence s’est éveillée, la personnalité se retrouve à son service. Mon moi ne sera pas plus libre. Mais ce qui est différent, c’est que, à ce niveau plus profond de moi-même, jouant le rôle que l’on m’attribue, consciemment cette fois, j’en ressens un profond sentiment de Liberté. Qui va de paire avec une paix profonde, stable, tranquille et permanente. Quelles que soient les manifestations émotionnelles à la surface du lac, les vagues, le fond du lac reste paisible. Et libre par essence.

La Volonté Sacrée, c’est la volonté du Créateur qui se manifeste à travers mon Essence. La Liberté Sacrée, c’est le sentiment que j’éprouve lorsque j’entre volontairement et consciemment dans Sa Volonté.

La liberté n’est pas le fait de pouvoir faire ce que je veux, quand je veux. La liberté est un sentiment que j’éprouve lorsque je suis enraciné dans l’Être, dans l’Essence. Ici, la liberté n’est pas une illusion, c’est un sentiment et il est bien réel. Et il est indépendant de toutes les circonstances extérieures de ma vie, et de tous les aléas de ma personnalité.

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